Le modèle de Las Palmas enfin récompensé

Las Palmas est de retour en Liga, plus de dix ans après sa dernière apparition dans l’élite du football espagnol. Juste récompense pour une institution qui travaille très bien depuis des années et qui a souvent manqué la montée de très peu. Décryptage d’un club dont le modèle est plutôt atypique.

Non, les Canaries ne sont pas qu’un archipel d’îles volcaniques paradisiaques avec des plages à perte de vue sur lesquelles les touristes du monde entier viennent se prélasser. Beaucoup de grands noms sont sortis des Iles Canaries ces dernières années. On pense avant tout à David Silva, qui est probablement le porte-drapeau du football canario actuellement, et à l’inévitable Juan Carlos Valerón.

Beaucoup de valeurs sûres du championnat espagnol ont également vu le jour dans l’archipel, à l’image de  Pedro Rodriguez ou deVitolo, pendant que les plus jeunes comme Jesé Rodriguez ou Ayoze Perez ne demandent qu’à exploser. Le foot est une fierté et une façon de revendiquer la région pour les habitants de ces île situées à presque 1.800km de Madrid, souvent « oubliées » en Espagne, les performances récentes des deux clubs phares insulaires n’aidant pas.

On parle d’une vraie terre de foot qui retrouve enfin l’élite du ballon rond espagnol.  Il faut remonter à la saison 2001/2002 pour trouver trace d’un derby entre les deux grandes équipes de la région, Las Palmas et Tenerife. Les deux voisins et rivaux sont descendus à l’issue de cette même saison. Depuis, zéro nouvelles des clubs insulaires en Primera, à l’exception d’une petite pige de Tenerife lors de la saison 2009/2010.

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Cette saison, la chance a enfin souri à Las Palmas, et les souvenirs cauchemardesques de la fin de saison 2013/2014 semblent désormais bien loin. Rappelez-vous, le club avait manqué la montée en Liga à cause d’un but de Cordoba dans les arrêts de jeu lors du match retour de la finale des play-offs. Alors qu’il semblait avoir un pied et demi en Liga, des supporters ont commencé à sauter des gradins pour envahir la pelouse, interrompant la rencontre pendant de longues minutes.

Ils en ont payé le prix fort puisque aussitôt le jeu repris, Ulises Davila a marqué le but du 1-1 qui a donné la montée pour les Andalous. Las Palmas est aussi connu pour la ferveur de ses supporters, qui n’ont jamais délaissé le club malgré la grosse crise sportive et économique du début des années 2000.

 

Le made in Canarias, priorité du club

Et la performance de Las Palmas a encore plus de mérite quand on sait que l’effectif est composé en très grande partie de joueurs locaux, beaucoup d’entre eux formés au club. Les Pio-Pio n’ont aucune contrainte concernant le recrutement comme c’est le cas à l’Athletic notamment, et rien ne les oblige à miser presque exclusivement sur des joueurs canarios.

À titre indicatif, lors de la saison 2013/2014, 26 des 27 joueurs composant l’équipe B étaient autochtones. Mais la politique du club n’a pas toujours été tournée vers la formation de canteranos, même si ces derniers ont toujours eu une place privilégiée en équipe première. Il faut remonter au début des années 2000 pour comprendre le tournant qu’a pris Las Palmas, quand beaucoup de clubs de seconde zone espagnole ont vu leurs finances s’effondrer.

La renégociation des droits TV en 1996 avait permis à énormément de clubs d’augmenter leur budget de manière conséquente, ces mêmes clubs qui ont dépensé sans compter par la suite. Le retour à la réalité fut dur pour beaucoup d’entre eux, dont Las Palmas.

A l’issue de la saison 2003/2004, Les Jaunes descendent en Segunda B, troisième échelon national, et sont obligés d’entrer en Ley Concursal, sorte de redressement judiciaire destiné à remettre à flot les finances de clubs qui ne peuvent pas faire faire face à leurs dépenses (salaires des joueurs, dettes à rembourser etc). Un administrateur prend le contrôle et réduit drastiquement les dépenses, tout en essayant de maximiser les revenus.

Forcément, il a fallu faire confiance aux jeunes, et ces derniers n’ont pas déçu, puisque le club est remonté en D2 après deux ans dans l’enfer de la Segunda B, puis s’est peu à peu consolidé jusqu’à devenir une équipes qui pouvait prétendre tous les ans à la montée.

Mais si le joueur canario est privilégié, c’est aussi pour des raisons d’adaptation. On rappelle que les Canaries sont situées au large du Sahara, les coins d’ombre sont rares et même si les brises de l’Atlantique atténuent la chaleur, le climat est bien différent de celui que les joueurs peuvent connaître en Péninsule.

 

Une petite tradition argentine également, depuis les années 70 et le passage de joueurs comme Daniel Carnevali, Enrique Wolff, Teodoro Fernández, Miguel Angel Brindisi et Carlos Morete. Les cinq Argentinos de oro, une sorte de Quinta Del Buitre de Las Palmas sauce argentine. En Segunda, seuls le Sporting, également promu, et Tenerife peuvent se targuer d’avoir un centre de formation aussi efficace. Un projet cohérent donc, tant sportivement que financièrement.

Le site de fans tintaamarilla.es dévoilait d’ailleurs une statistique assez intéressante et révélatrice du changement de politique entrepris par les Pio-Pio ces dernières années. L’Argentin Sergio Araujo, qui sort d’une saison exceptionnelle, a couté moins cher que huit joueurs recrutés entre 97 et 2000, qui n’ont pas offert le rendement espéré et dont le prix élevé a eu un rôle important dans l’application de la Ley Concursal dont nous parlions plus haut. Et encore, techniquement Araujo a presque joué gratuitement cette saison vu qu’il était prêté et que le club a seulement du prendre en charge son salaire, avant qu’il soit acheté définitivement en fin de mois de juin.

On a fait une croix sur les prises de risque, aujourd’hui on se base sur un noyau dur de joueurs formés au club et on ne dépense que si on a des garanties et un retour sur investissement presque assuré sur la cible potentielle. On notera aussi que beaucoup de joueurs formés au club sont revenus après avoir tenté des aventures plus ou moins réussies dans d’autres équipes, à l’image de l’excellent ailier Nauzet Aleman ou d’Aythami.

Las Palmas fait aussi parti d’un cercle très fermé de clubs que tous les fans de football espagnol apprécient, aux côtés de Villarreal ou du Rayo Vallecano notamment. Une équipe « sympathique » tout simplement, le beau jeu proposé par les troupes de Paco Herrera aidant, forcément. Les Pio-Pio ont d’ailleurs été la meilleure attaque de la saison régulière de Liga Adelante, à égalité de buts marqués (73) avec le Betis, champion de cette deuxième division espagnole.

Les quatre fantastiques

Aujourd’hui, quatre joueurs résument à merveille ce qu’est Las Palmas.  Ils ne sont pas forcément les meilleurs  et/ou des plus importants sur le terrain, mais ce quatuor représente bien la diversité de profils que l’on peut retrouver dans les rangs du club insulaire.

Sergio Araujo. Le crack de l’équipe, et probablement le meilleur joueur de la Liga Adelante cette saison, dans le secteur offensif du moins. Formé à Boca, l’Argentin a été l’un des principaux artisans de la montée avec vingt-quatre buts, deux d’entre eux décisifs en play-offs. Des statistiques qui en font le meilleur buteur de l’histoire du club sur une saison en pro.

Mais El Chino (tiens, comme David Silva), n’est pas seulement un buteur ; on a affaire à un attaquant doué balle au pied, capable de décrocher pour participer à l’élaboration du jeu et éventuellement assister un coéquipier. Un profil qui nous rappelle forcément celui du Kun Aguero, toutes proportions gardées. La petite touche argentine qui a fait la différence cette saison.

Juan Carlos Valerón. Inutile de le présenter. El Mago de Arguineguín a signé son retour à la maison après treize saisons à La Corogne en 2013e. Celui qui est considéré comme l’un des meilleurs joueurs de l’histoire récente du football espagnol va jouer pour la première fois en Liga avec Las Palmas, lui qui avait quitté les îles en 1997 quand le club venait de monter en Segunda.

Il n’a pas été aligné régulièrement cette saison, plutôt logique pour un joueur de 40 ans, mais a montré de belles choses lorsqu’il a eu l’occasion de fouler la pelouse. On fera particulièrement attention à son retour à Riazor, le deuxième depuis qu’il a quitté la Galice et le premier en D1. Il y retrouvera entre autres Manuel Pablo, latéral canario formé à Las Palmas, également membre duSuper Depor, toujours actif à 39 ans.

Sergio Araujo et Jonathan Viera, le duo magique de Las Palmas (crédits : canarias7.es)

Jonathan Viera. L’enfant prodigue de retour au club, un peu la queue entre les jambes, on ne va pas se mentir. Il avait quitté Las Palmas à l’été 2012 direction Valence, mais la marche était trop haute pour lui. Après une saison moyenne du côté de Mestalla, pendant laquelle il n’a pas souvent été titulaire, il est prêté au Rayo, où il retrouve son ancien coach Paco Jemez. Il y bénéficie d’un peu plus de temps de jeu, mais ne parvient pas à briller. Il tente de se relancer au Standard de Liège pendant cette première partie de saison, toujours sous forme de prêt, sans succès.

las palmal liga

Il débarque donc sur son île natale au mercato hivernal, et a tout de suite fait parler la poudre. Un retour gagnant donc, et une association létale avec Sergio Araujo. Un talent que très peu de joueurs ont, même au plus haut niveau, mais un caractère trempé qui l’a souvent desservi.

David García. Le vrai de vrai. Moins médiatisé peut-être, mais tout aussi efficace que les trois autres. Défenseur central rugueux et expérimenté, il se forme dans plusieurs clubs des Canaries avant de rejoindre Las Palmas en 2002. Club qu’il n’a plus quitté depuis.C’est le joueur en activité qui a disputé le plus de matchs avec la UD, et pourrait même devenir le joueur le plus capé de l’histoire des Pio-Pio si il reste titulaire la saison prochaine. 

Si Las Palmas devrait à priori lutter pour le maintien, l’effectif déjà en place a largement les moyens de créer quelques surprises la saison prochaine, surtout à l’Estadio de Gran Canaria. Le mercato estival sera décisif, et les joueurs ciblés (Sandro et Jesé entre autres, tous deux des Canaries et tous deux en prêt) confirment que le club ne déviera pas de la ligne directrice qui lui a permis de monter. Comme quoi, les Canarios ont beau avoir une heure de retard sur la péninsule, elles n’ont rien à lui envier en termes de football, loin de là.